La COVID-19 ou l’exacerbation du savoir improviser

À l’heure des bilans, comme on le fait souvent en fin d’année civile, je repense à tout ce qu’on a vécu depuis le mois de janvier dernier et plus particulièrement à partir du 12 mars.  Ça ne devait durer que deux semaines qu’ils disaient…  Quels bouleversements incroyables dans le quotidien des enseignants !  Quel chambardement au niveau des pratiques éducatives connues depuis fort longtemps !  Qu’il s’agisse de l’enseignement ou de l’évaluation, la plupart des repères ayant servi jusque-là se sont évanouis du jour au lendemain.  Exit la routine, les vieilles habitudes ainsi que les sentiers balisés !  Idem pour les directions d’établissement et combien d’autres membres du personnel de nos écoles.  Le contexte pandémique totalement inconnu, voire même surréel, imposait alors de nouvelles règles qui généraient chacune leur lot de défis et d’incertitudes.  Le travail du monde scolaire, particulièrement celui des enseignants, avait un tout autre visage.

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L’effet enseignant réfère à l’influence, parfois sans trop le savoir ou le réaliser, qu’un enseignant ou un autre membre du personnel d’une école exerce sur l’apprentissage, le développement et la réussite des élèves qu’on lui confie.  Ce travail est loin de se limiter à maîtriser un contenu et à le diffuser tout assurant une saine gestion de la classe.  Non, c’est beaucoup plus que cette vision mécanique de la chose.  Beaucoup plus !

C’est en lisant un court article signé par le professeur Jean-Pierre Pelletier portant sur le savoir improviser que j’ai réalisé combien la capacité à improviser des enseignants ainsi que la créativité étaient au cœur de l’acte professionnel, comment elles influençaient positivement l’effet enseignant.  Combinées l’une à l’autre comme deux ingrédients essentiels d’une recette, elles se sont avérées vitales depuis mars dernier.  En effet, quiconque s’est déjà vu confier un groupe sait combien le climat de classe qu’il instaure, les stratégies éducatives qu’il met en œuvre et les liens qu’il entretient avec les élèves sont déterminants pour « ouvrir la porte de l’apprentissage » chez chacun d’entre eux.  Ce n’est d’ailleurs pas étonnant que 10 des 16 premiers facteurs ayant une très grande influence (« d » ≥ 0,80) selon le classement de Hattie se rapportent directement à l’enseignant, aux méthodes d’enseignement ou encore aux stratégies pédagogiques.

« La gestion de classe, c’est en bonne partie la gestion des imprévus.  Et la profession d’enseignant en est remplie au quotidien !  Qu’ils soient novices ou expérimentés, les enseignants improvisent d’innombrables fois par jour, que ce soit devant un élève en crise de panique, une alarme de feu, une guêpe sur un bureau, une question volontairement embêtante, un bris d’équipement…  Devant ces situations, l’enseignant doit rehausser sa vigilance et sa créativité.  Il passe en « mode improvisationnel », ce qui lui permet de voir la situation autrement et de transformer l’imprévu en potentialité. »

Gérer sa classe en temps de COVID : le savoir improviser au secours des enseignants

Le Soleil, édition numérique, 13 décembre 2020

Ainsi, le défi pas toujours évident à relever en présentiel pour plusieurs enseignants s’est vite complexifié lors du long confinement ou encore avec toutes les mesures sanitaires imposées (à juste titre) lors de la rentrée de septembre.  Comment maintenir une relation personnalisée et positive avec chacun de nos élèves à travers une caméra et un micro ?  Comment déceler les signes d’incompréhension ou d’inattention dans une mosaïque à l’écran ou encore derrière un masque ?  Comment continuer à motiver nos élèves les plus vulnérables alors que plusieurs activités scolaires originales et signifiantes ne peuvent avoir lieu ou qu’une très grande majorité des activités parascolaires sont suspendues?  Autant de questions auxquelles le réseau a été confronté depuis mars dernier et qui risquaient de miner l’effet enseignant.

Rapidement, nous avons su faire autrement.  Le nous réfère d’abord aux enseignants, mais aussi, au sens large, à mes collègues de la direction ainsi qu’au personnel de soutien.  J’emploie volontairement l’expression faire autrement pour me permettre d’insister sur l’immense créativité de certains et la grande capacité à improviser des autres.  Il fallait non seulement faire autrement quelque chose que les enseignants n’avaient jamais imaginé faire, mais il fallait en plus, pour nos élèves, aussi bien le faire qu’en classe.  En formation des maîtres on insiste sur planification adéquate et une préparation rigoureuse, mais les qualités d’improvisateur d’un enseignant se sont avérées tout aussi essentielles.  Je dirais même vitales afin de réagir rapidement désamorcer une situation, saisir une opportunité pour illustrer différemment un concept ou une notion, modifier la planification à la suite à un imprévu, etc.  C’est précisément à partir de là qu’on a vu des gens apprendre à maîtriser les possibilités d’une plateforme de visioconférence en une fin de semaine, planifier des entretiens personnalisés en marge du contenu des journées de continuité pédagogique à distance, enseigner devant la porte d’un lave-vaisselle qui servait de tableau blanc, collaborer étroitement avec les collègues sur différents aspects de la tâche ou encore explorer ensemble de nouveaux outils tant pour l’enseignement que pour la rétroaction à offrir aux élèves.  Sans que ce soit simple ou aisé pour le personnel des écoles (et je parle ici en toute connaissance de cause…), le contexte pandémique nous aura tout de même permis d’améliorer notre capacité à accepter de ne pas être en plein contrôle, à démontrer davantage de souplesse, à être créatifs sous pression ou à rebondir à partir d’une contrainte.  Ces quelques illustrations du faire autrement développé depuis mars dernier démontrent avec éloquence que la créativité, la collaboration et la capacité à improviser sont des compétences qui, bien qu’ayant toujours été utiles au monde de l’éducation, sont maintenant jugées indispensables pour plusieurs.  Rien ne sera plus comme avant…

Les derniers mois auront donc été fort différents et, comme le disait l’aventurier Frédéric Dion, « Les plus grands obstacles à nos réalisations de demain sont nos doutes d’aujourd’hui ».  Pour lui, tout le succès de ses aventures réside dans l’application et le respect des trois lois de la Nature :  l’interdépendance, la créativité et la persévérance.  Ainsi, le 12 mars dernier, nous n’avons eu ni le choix ni le temps de douter.  Nous avons été plongés, bien malgré nous, dans une épreuve hors du commun où l’histoire s’écrivait au fur et à mesure.  Qu’à cela ne tienne, c’est en faisant preuve d’une collaboration extraordinaire, en démontrant toutes nos capacités à improviser habilement tout en étant définitivement résolus à faire autrement que nous y sommes arrivés.  Nous ne sommes certainement pas au bout de nos surprises sur toute ces forces insoupçonnées ainsi que nos atouts professionnels qui pour la plupart, espérons-le, seront maintenus et réinvestis dans les prochains mois, les prochaines années.  La pandémie aura eu au moins ça de bon…

Bonne année 2021 ! Collaboration, improvisation, créativité et résilience à chacune des 52 prochaines semaines !

Il y a souvent des opportunités derrière les contraintes…

J’en étais déjà convaincu, je le suis encore plus maintenant : l’effet enseignant est une donnée capitale en éducation.  Une semaine après le début de la fermeture des écoles en cette crise de la COVID-19 et ces avis d’isolement ou de distanciation, je constate que le facteur enseignant est toujours aussi primordial dans l’acte d’enseigner.

Vous me direz sans doute que c’est évident puisqu’il faut parfois être coupé de quelque chose ou de quelqu’un pour réaliser que ça nous fait défaut ou que cette personne nous manque.  Hattie aussi nous dit la même chose par certaines des conclusions de sa recherche sur plus de 800 méta analyses (2015).   En effet, parmi les stratégies ayant le plus d’influence sur la réussite des élèves ou celles pour lesquelles il est probable qu’un enseignant ait un effet positif sur son groupe, on retrouve :

  • les rétroactions ou « feedback » (d = 0,73)
  • l’enseignement de stratégies en résolution de problèmes ou « problem solving teaching » (d = 0,63)
  • l’enseignement dirigé par l’enseignant ou « direct instruction » (d = 0,60)
  • le fait d’établir des relations positives avec ses élèves ou « teacher-student relationship » (d = 0,52)

Ainsi, l’apprentissage à distance, bien que primordial en ces temps de confinement pour garder nos élèves actifs et leur permettre de maintenir un rapport avec l’école, a ses limites.  Le lien avec l’enseignant manque à plusieurs et s’avère donc être une des clés enseignement.  C’est à ce moment que les plateformes (gratuites pour plusieurs d’entre elles) permettant la visioconférence deviennent d’excellents compléments au travail fait à domicile.  Qu’on y ait recours tout simplement pour maintenir un lien visuel et les relations avec les élèves, qu’on choisisse de l’utiliser pour l’enseignement de stratégies ou encore qu’on profite de la plateforme pour offrir de la rétroaction aux élèves, on ne peut minimiser l’effet enseignant.  Dans les circonstances, le complément offert par la visioconférence est essentiel et les enseignants devraient y avoir recours aussi souvent que possible selon l’âge de leurs élèves et le contexte propre à chaque niveau scolaire.

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Loin de souhaiter que cette crise de la COVID-19, la fermeture des écoles et les mesures de confinement qui l’accompagnent durent dans le temps, je demeure convaincu que les enseignants sauront assurer la continuité pédagogique en plus de maximiser leur effet grâce aux moyens technologiques dont ils disposent.  L’histoire est remplie d’exemples du genre où l’humanité a fait preuve d’adaptation.  Ce ne sera probablement pas parfait du premier coup, mais ayons confiance en nos moyens.  Courage !