Le pouvoir (trop souvent) sous-estimé de l’effet enseignant

Comme suite à mon premier billet, je me permettrai de m’inspirer d’un article de recherche [1] que j’ai récemment vu passer sur Twitter.  Je dis m’inspirer, mais je pourrais aussi très bien dire renchérir…

Depuis que Thérèse Bouffard [2] m’a démontré les conclusions de sa recherche sur le sentiment d’efficacité personnelle des enseignants et de son impact sur la motivation, l’engagement et le rendement des élèves, depuis que j’ai réalisé la portée de ce que John Hattie avance à travers sa recherche sur les méta-analyses et d’aussi loin que je me souvienne, je m’évertue à parler de l’effet enseignant à chacune des équipes-écoles que j’ai eu le privilège de diriger depuis 2002.  [Je parle ici volontairement d’équipes-écoles car, à mon avis, bien que ce soit souvent les enseignants qui passent une grande partie de la journée avec les élèves (particulièrement les titulaires du primaire – j’écrirai éventuellement sur ma vision du « fossé » qui sépare les enseignants du primaire de ceux du secondaire…), tous les intervenants d’une école – de la secrétaire à l’orthophoniste, en passant par le concierge ou l’éducateur – sont susceptibles d’influencer les élèves.]  Ainsi, chaque fois que j’en ai eu la chance, j’en ai parlé, j’ai cité, j’ai demandé de réfléchir, j’ai souligné, … et fréquemment, voire trop souvent, on a pensé que j’exagérais, que je flattais à dessein, que je divaguais, …  Bref, j’ai rarement eu l’impression que mes interlocuteurs saisissaient ce que je décrivais (et décris encore aujourd’hui!) comme un pouvoir ou une puissante influence capable de (trans)former les élèves qui nous sont confiés.  Je souhaite donc, par ce parallèle avec les propos fort bien illustrés de Bourdon, Brault-Labbé et Noël, atteindre mon objectif et amener ceux qui liront les prochaines lignes à prendre conscience de ce qu’ils ont entre les mains…

 

Trois éléments pour influencer ses élèves

D’entrée de jeu, les auteurs de la recherche identifient trois éléments [3] sur lesquels un professeur (ou un enseignant du primaire ou du secondaire) peut agir s’il souhaite que ses cours soient hautement valorisés par les étudiants : sa personnalité, sa compétence par rapport à la matière à enseigner et sa compétence d’ordre pédagogique.

La personnalité

Tout adulte qui a déjà mis les pieds dans une classe devant 20, 30 ou même 40 élèves sait que le sens de l’humour et la capacité d’attirer l’attention sont deux outils redoutables pour rejoindre son « public » en enseignement.  De plus, comme l’a si bien déterminé Hattie dans ses recherches, la facilité à créer un lien ou à bâtir une relation de confiance avec ses élèves (d = 0,72) est un autre aspect de la personnalité qui influence fortement l’effet enseignant.  Cela dit, loin de moi l’idée de réduire l’effet enseignant à ces seules deux composantes de la personnalité d’un individu, mais voilà principalement ce qui ressort des nombreux entretiens effectués par les trois auteurs de l’Université de Sherbrooke auprès des répondants de leur étude.

La compétence par rapport à la matière enseignée

Vérité de La Palice diront certains, la connaissance et les aptitudes d’un enseignant face au contenu qu’il doit transmettre ainsi que sa capacité à faire des liens ou donner des exemples concrets, voire réels, sont déterminantes dans la motivation des jeunes face à un cours en particulier.  Au sens plus large, déterminantes dans leur intérêt envers l’école.

La compétence d’ordre pédagogique

Si les deux premiers éléments pouvant influencer les élèves correspondant au « qui » et au « quoi », ce troisième et dernier élément relève du « comment ».  En effet, il relève des méthodes et de la diversité des stratégies que possède un enseignant pour, d’une part, transmettre ses connaissances et, de l’autre, faire développer les compétences attendues chez ses élèves [notez ici que j’emploie sciemment les deux concepts si souvent opposés depuis l’arrivée de la Réforme…].  Le dynamisme semble aujourd’hui faire consensus chez les élèves pour décrire un enseignant qu’on apprécie et qui semble stimuler l’intérêt dans une classe.

 

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Tiré de « Mon meilleur cours… c’est grâce au prof! » – Apport du personnel enseignant à la perception de la valeur des cours chez les étudiants; Revue Pédagogie collégiale; vol. 28, no 4, été 2015; Sylvain Bourdon, Anne Brault-Labbé et Marie-France Noël; p. 22

Ce qu’on doit retenir…

Au risque de me répéter (voir mon billet précédent), les deux derniers éléments qui relèvent directement des compétences professionnelles d’un enseignant dictent nos responsabilités en matière de formation continue.  Dit autrement, on ne peut pas être enseignant et penser jouer pleinement son rôle (ou le jouer avec un effet positif sur ses élèves) sans valider et renouveler ses connaissances sur le (les) sujet(s) qu’on aborde en classe ni sans être à jour au niveau des avancées récentes de la didactique.

« … les exemples concrets, voire réels, ou humoristiques permettent aux professeurs de susciter l’intérêt, mais également, selon les occasions, de mettre l’utilité des cours en relief, car les mises en contexte font ressortir la pertinence du contenu »

Tiré de « Mon meilleur cours… c’est grâce au prof! » – Apport du personnel enseignant à la perception de la valeur des cours chez les étudiants; Revue Pédagogie collégiale; vol. 28, no 4, été 2015; Sylvain Bourdon, Anne Brault-Labbé et Marie-France Noël; p. 20

Puisque l’effet enseignant semble décuplé par les trois aspects décrits plus haut, il me semble maintenant incontournable, exception faite du premier qui relève de certains traits de personnalité, de revoir certains aspects de la formation initiale des maîtres (particulièrement en gestion de classe…) mais aussi de valoriser et prioriser la formation continue liée directement au rôle des enseignants dans nos écoles.  Au-delà de ce qu’affirment, preuves à l’appui, les chercheurs de tous les milieux, c’est toute la société qui pourra (enfin!) percevoir l’effet enseignant.

 



[1] « Mon meilleur cours… c’est grâce au prof! » – Apport du personnel enseignant à la perception de la valeur des cours chez les étudiants; Revue Pédagogie collégiale; vol. 28, no 4, été 2015; Sylvain Bourdon, Anne Brault-Labbé et Marie-France Noël; pp 18 à 23. (bit.ly/2jzg3qY)

[2] Thérèse Bouffard est professeure au département de psychologie à l’UQAM.  Ses domaines d’expertise touchent à la motivation/la perception de compétences, les buts d’apprentissage, le rôle des parents et celui des enseignants, l’illusion d’incompétence ainsi que la transition primaire-secondaire.  Elle est, entre autres, co-auteure de travaux de recherche sur le sentiment d’efficacité personnelle.

[3] D’autres auteurs comme Neuville et Frenay (2012) l’ont aussi évoqué.

Les faits enseignants

Voilà!  C’est parti pour ce blogue où, dans le billet qui suit comme pour les prochains, je m’efforcerai de réfléchir à voix haute sur des faits enseignants, l’effet enseignant ou, tout simplement, sur des questions d’éducation au Québec.  Au plaisir de lire vos commentaires!

 

Tout a débuté lors d’une rentrée, alors que nous recevions Steve Bissonnette [1] dans le cadre d’une présentation sur les écoles efficaces.  Ça faisait alors près de 20 ans que j’œuvrais en éducation.  D’abord comme enseignant, puis comme directeur d’école.  Trop rarement dans ces deux décennies je m’étais arrêté sur la portée de l’acte d’enseigner ou, plus précisément, sur l’effet enseignant.  On m’avait souvent présenté, dans le cadre des conférences servant à lancer l’année scolaire, une foule de sujets reliés à l’éducation comme le changement, le leadership, le sentiment d’efficacité personnelle, les nouvelles technologies et bien d’autres.  Évidemment, des gens comme Pierre Collerette, Thérèse Bouffard ou Ron Canuel avaient su capter mon attention, mais jamais je n’avais été autant captivé à entendre parler de Hattie ou d’Engelmann et de leurs travaux sur l’effet enseignant.  C’est donc le professeur Bissonnette qui, en relatant le résultat des recherches de Hattie sur des centaines de méta-analyse, m’a ouvert les yeux sur la puissance et l’importance du geste d’enseigner.

 

Everyone knows the right answearSi l’élève n’a pas appris, c’est que le maître n’a pas enseigné efficacement.

Siegfried Engelmann

 

L’effet enseignant

Une fois l’émerveillement ou l’éblouissement dissipés, on peut rapidement tomber dans l’angoisse de la responsabilité confiée à l’enseignant (ou même, selon moi, à tous les autres intervenants d’une école).  En effet, quand on regarde le classement des facteurs ayant un impact sur la réussite scolaire selon la conclusion des recherches de Hattie (2015), on remarque rapidement que plusieurs de ceux qui ont un effet plus grand que d = 0,40 (la valeur d’effet moyen déterminée par Hattie) sont directement liés à l’enseignant et son rôle notamment:

  • Crédibilité de l’enseignant (0,90)
  • Feed-back par l’enseignant (0,73)
  • Stratégies d’enseignement (0,60)
  • Enseignement dirigé par l’enseignant (0,60)
  • Relation de confiance entre l’enseignant et l’élève (0,52)
  • Gestion de classe (0,52)
  • Formation continue des enseignants (0,45)

Voilà donc pourquoi, après cette présentation tenue tout juste avant une énième rentrée scolaire, j’en suis sorti bouleversé.  Bouleversé tout d’abord d’avoir ignoré si longtemps ce pouvoir placé entre mes mains.  Bouleversé ensuite d’avoir à porter la responsabilité qui incombe au directeur d’école (après tout, ne sommes-nous pas le « head teacher » des britanniques ou, comme le disent nos voisins du sud, le « principal » – pour principal enseignant?).  J’ai eu beau, comme enseignant ou comme directeur, me faire dire périodiquement qu’on est d’abord là pour les élèves ou que notre rôle est essentiel, rien ne m’avait autant ébranlé dans toute ma carrière en éducation que ces résultats démontrant l’effet enseignant!

 

Une responsabilité qui peut être plus ou moins lourde à porter

Que l’on soit d’accord ou non avec chacune des conclusions de la recherche menée par Hattie ainsi que sur la manière qu’on doive les mettre de l’avant dans nos écoles, il demeure un fait : les enseignants ont un pouvoir immense sur l’apprentissage et le développement des élèves.  Et, trop souvent, il s’avère qu’il est beaucoup plus grand que ce qu’on peut imaginer!  Ainsi, il découle de cette irréfutable influence une responsabilité qui peut être lourde à porter pour certains.  Cela dit, même si elle est d’abord personnelle, cette responsabilité est souvent partagée avec l’école, les associations et autres regroupements professionnels.  Je parle ici de la formation continue qui, au-delà de la formation initiale trop souvent incomplète, peut prendre différentes formes selon les besoins, les possibilités ou contraintes de chacun.

 

Il est du devoir de l’enseignant… de prendre des mesures appropriées qui lui permettent d’atteindre et de conserver un haut degré de compétence professionnelle.

(Loi sur l’instruction publique – LIP, article 22)

 

Qu’il s’agisse des rencontres ou des discussions avec une direction responsable de la pédagogie ou bien un conseiller pédagogique, de lectures glanées ici et là sur les réseaux sociaux ou des sites dédiés à l’enseignement, de la formation en ligne sur des plateformes comme celle du CADRE21, de la participation à des congrès ou des rencontres spécifiques, les occasions ne manquent pas ces années-ci pour prendre en charge la responsabilité de sa formation continue.  Sans parler de l’obligation dictée par la LIP et sans entrer dans le débat autour de la création d’un ordre professionnel pour les enseignants (qui imposerait sans doute, comme d’autres ordres professionnels dans différents domaines, un minimum d’heures de formation pour le maintien du permis d’exercice), chaque enseignant, comme professionnel de l’éducation, a donc la responsabilité d’assurer sa mise à jour et son développement par la formation continue.  C’est une question de responsabilité professionnelle!

 

L’effet enseignant peut donc sembler lourd à porter pour certains, mais cette lourdeur est généralement inversement proportionnelle à l’implication de l’enseignant dans sa formation continue.  De plus, rappelons-nous que cette responsabilité est souvent partagée par la communauté éducative de l’école et que, pour cette idée comme pour bien d’autres en éducation, il ne faut pas s’isoler mais plutôt apprendre à réseauter.  Finalement, et j’écrirai éventuellement sur le sujet, l’acte d’enseigner suppose d’abord une relation de confiance entre un élève et son enseignant (0,72 selon Hattie).  Ainsi, il ne s’agit pas que de méthodes, théories et concepts.  Enseigner, c’est aussi une affaire de cœur!  Voilà qui devrait être rassurant pour plusieurs qui, comme moi, côtoient des gens qui affectionnent particulièrement ceux qui sont en face d’eux à tous les jours…

 



[1] Steve Bissonnette, Ph. D., est professeur au Département d’éducation à la TÉLUQ.  Il a également été professeur et directeur adjoint au Département de psychoéducation de l’Université du Québec en Outaouais (UQO).  Son domaine de spécialisation est l’intervention en milieu scolaire. Il a travaillé, pendant plus de 25 ans, auprès des élèves en difficulté et du personnel scolaire dans les écoles élémentaires et secondaires ainsi qu’en Centre Jeunesse. (tiré du site web de la TELUQ)